The Messenger, Paris 7-13 October 2006
 
 
Saïd, le bonheur/ samedi 7 octobre
- Attend ! Tu m'as regardé, non? Si, tu m'as regardé d'une certaine manière, non?  Tu as insisté sur moi...
- Ah! Non! Pardon, c'est que je cherche quelqu'un ... J'ai ce travail à faire ce soir... Ce message que je dois transmettre  à quelqu'un.
- C'est à quelle adresse?
- Je n'ai pas l'adresse, ni le nom. Mon travail c'est la recherche.
Je ne veux pas lui expliquer ce que je fais dans les détails, mais je ne veux pas non plus lui mentir.
- Je suis la piste d'un restaurant antillais: le grand black là bas m'as dit que par ici...
- Oh ici il y a de tout!
- Manghetaheta aho izany ka mba ! Est-ce que tu me comprends?
- Répète pour voir?
- Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? Sa aiza no mety ahitako rano?
- ... Je ne comprends pas. Je parle quatre langues mais ça alors je ne comprends pas! Ça doit être de l'espagnol, ça ressemble à l'espagnol.
- Excuse-moi, j'ai le téléphone qui sonne, j'ai deux messages,...
- Ça fait huit mois que je suis là que je suis clochard, le pire boulot du monde. Tu sais d'où ça vient le mot clochard?
- Non.
- Au dix-huitième siècle, c'était le boulot occasionnel des vagabonds: on leur donnait abri dans l'église pour la nuit. En échange le matin en se réveillant ils montaient sonner les cloches. C'étaient les derniers des derniers, le clochards.
- Je l'ignorais.
- Non mais... comment j'ai pu en arriver là? Je picole trop, je me nourrit mal, je dors dehors! Mais j'écris tous les soir, pas sur un ordinateur, t'imagines bien qu'un ordinateur ici... Mais j'ai un nègre qui écrit pour moi ... Il est bien blanc mon nègre à moi, he! he!  J'ai fait de la prison au Liban pour l'écriture : dans un trou pendant deux mois, 1 mètre cinquante de plafond. Dans le noir. Et ici c'est pareil. Ils vont me publier mais ils veulent pas que j'écrive sur les squats. Je peux parler de la rue mais pas des squats. Il faut pas toucher à la propriété privé.
 Je n'ose pas lui demander qui sont ces "ils" qu'il citera plusieurs fois au cours de notre conversation, qui durera une bonne demi-heure.
(...)  
- Mais un jour ou l'autre je passe un coup de fil et c'est réglé, j'ai directement un boulot. Eh, Saïd, tu veux pas faire ce boulot?
- Excusez-moi encore, je dois absolument écouter ces messages, ça peut être important ...
- Oui, j'oubliais, t'as ce travail toi... et ça marche ton affaire? T'as ton entreprise?
- Je n'ai pas d'entreprise, je travaille pour un privé...
J'allais continuer ma phrase mais il me coupe la parole.
- J'avais une entreprise moi, j'ai tout perdu quand ma femme est morte. Ça fait huit mois, je n'ai pas fait le deuil encore. Farid aussi a pleuré, le docteur tu vois, je l'ai appelé tout de suite il m'as dit il n'y a rien à faire... Elle, elle m'a serré la main comme un étaux, mais Farid m'as dit :  la mort cérébrale Saïd c'est fini. Elle s'appelait Leïla . Moi je suis Saïd et toi?
- Barbara.
- Espagnole?
- Romaine.
- Roumaine? ah rhlamnella rfatyir jarida gtydza hrallto...  Mon nom, Saïd, Ça veut dire le bonheur , l'homme heureux, en arabe! 
- Le mien est latin. Barbara ça veut dire l'étrangère. Je suis désolée Saïd, mais je dois y aller, j'ai ce boulot à faire...
- Laisse-moi ton téléphone, tu veux? je te donnerai des nouvelles. On pourra se revoir.
- Voici mon numéro, tu peux m'appeler , n'hésite pas. Au revoir!
 
Rue de Lappe, une demi-heure plus tôt.
- Bonsoir! 
Je lui fait le plus joli des sourires. Il est noir dans son costume noir. Posture austère, visage impénétrable, mains croisées qui mettent en valeur la bague dorée à l'annulaire. Il garde l'entrée d'un restau-bar créole comme un curée sa paroisse.
- Excusez-moi de vous déranger, Manghetaheta aho izany ka mba ... 
- ...
- Vous me comprenez?
- Non.
- Ça ne vous dit rien? Manghetaheta aho izany ka mba ...?
- Non, non.
 - Vous ne savez pas me dire où trouver quelqu'un qui comprenne?
- Va voir là bas.
Sa dernière phrase sonne comme un "va voir là bas si j'y suis"; je n'en suis pas sûre, mais je vais voir, là bas.
 
Une heure plus tôt, au stand du Marathon de la Bible, place de la Bastille.

 
Des jeunes femmes sont engagées dans une lecture non stop du Nouveau Testament, avec un micro, en anglais, en français... ça sent le sucre, la gaufre, la cacahouète. Je veux prendre une photo du stand, quand une adolescente auréolée sort de derrière une énorme glace en plastique:  
- Tenez mademoiselle!
Elle me tend un message biblique photocopiable, que je refuse.
- Non, merci. Pardon, est-ce que tu comprends cette phrase? Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? 
- Quoi?
Elle me regarde comme si je venais de l'insulter et je n'ai pas envie d'insister. Ça fait au moins dix minutes que je n'ai approché personne. Je mâche la phrase, je la chantonne mine de rien, j'observe ce que je crois être des réactions autour de moi. Mais Paris ce soir est un vrai carrefour, tout le monde regarde tout le monde, tout le monde souris à tout le monde.
Il y a beaucoup de métisses ici, dont un couple installé juste devant le stand du marathon. Je suis derrière eux, je m'approche et me penche pour leur parler, quand la femme pose la tête sur l'épaule de l'homme et lui parle en portugais. 
 
 
Au stand de tir, à côté des pralines ZOU ZOU, je vois une femme métisse qui applaudit son compagnon, un as du fusil à plomb.
- Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? 
- Comment?
- Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? 
Son compagnon a arrêté de tirer. Tous les deux me regardent en silence. Je regarde le mur de peluches géantes derrière eux, je marmonne un merci bonne soirée et je vais plus loin, prendre des photos.
 
Chez Zou Zou, pralines, gaufres, Barbes à papa.
- Excusez-moi les filles, manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? sa aiza no mety ahitako rano?
Là je me la joue, je me sens presque à l'aise; ce qui met k.o. mes interlocutrices: mortes de rire.
Toujours à Bastille, un homme veux me vendre une couronne de jasmin pour 3€. J'en prends deux pour 5€ et lui dit:
- Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? 
- C'est par là!
Et il m'indique un endroit pas très éclairé, là bas, en direction du port, à droite.
- Vous ne comprenez pas ce que je dis?
- Par là! par là!
C'est donc à droite, je remercie et écoute attentivement les recommandations sur l'entretien de mes couronnes de jasmin avant de le saluer. 
 
Jeudi 12 octobre
Ce soir, j'ai amené mon fils dans ce petit restaurant de cuisine créole juste derrière chez nous. Ambiance familiale, encore ou déjà le décor de Noël, des grands miroirs dans l'arrière-salle, à travers lesquels je vois la population qui se serre au comptoir, sous de grands tableaux naïfs.
Un jeune homme blanc, presque gris, discute avec une grande, je dirais même énorme femme métisse:
- Mais oui! suis de la Réunion moi, je connais tout ça...
- Alors qu'est-ce que tu penses de la cuisine antillaise?
Je tends l'oreille en observant les habitués à travers le miroir. Je ne comprends rien à ce que me dit la serveuse, je souris et lui dis que nous allons prendre la même chose que la dernière fois, le poulet avec du riz et le poisson avec les bananes. 
Je pourrais lui soumettre le message, mais mon fils ne supporte pas mes extravagances, il me lance un regard assassin.  
Il s'entraîne à écrire sur la nappe en papier: "en haus, en bat, devan, derrier". J'en profite pour gribouiller  un bout du message sur un coin de la nappe; mais je ne suis absolument pas sûre de l'orthographe.
Je note ensuite mon numéro de téléphone, puis l'efface.
Mon fils:
- Maintenant je fais une liste avec mes meilleurs amis. J'écris leurs noms: Kevin, Charlie, Tony, Enzo, Steven. S'ils m'embêtent, je met une crois à côté de leur nom. Comme ça: ✘
- Tu fais des notes de comportement, comme la maîtresse en classe ...
- Oui!
- C'est bien triste, mon fils ...
C'est vrai, je n'ai pas encore exploré la piste "Jean Lolive", l'école des Quatre Chemins. Dans la classe de mon fils, sur 18 enfants, trois seulement sont nés en France. Je leur donnai cours d'italien l'année dernière: presque tous parlent plusieurs langues et ont des parents de diverses origines. Je décide de m'informer.
- Dis moi, ton ami Kevin, tu sais où il est né?
- Keviiiin? Il est noir! noir super noir!!! Tu sais Aboubakar et Kevin sont cousins ! Eh! tu sais Aboubakar il sait marcher sur les murs! Il est fou! Il traite tout le monde de "pantalone!", "maglietta!" hi! hi! hi! hi! Pendant la recréation! Il est fou! Il parle italien! 
- Tu ne sais pas d'où ils viennent?
- D'Afrique bien sûr Kevin il est noir! Plus noir que les messieurs là derrière qui sont les meilleurs amis du monde comme Kevin et moi.
- Ces messieurs derrière sont probablement Antillais ...
- T'es folle? Ils sont canadiens! Ici on mange canadien!
- Canadien? Tu penses que les Canadiens mangent des bananes délicieuses et dessinent des palmiers et des couchées de soleil ?Tu penses qu'on écoute de la musique traditionnelle du Canada là?
- Biien sûr! Eh, maman, c'est quoi les accras?
- Ces sont les fameux beignés piquants du Canada.
En rentrant du restaurant Antillais, j'ai envoyé un sms à Régis : "Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady?", signé: Barbara. 
Régis, qui est en voyage en Suède pour l'instant, est malgache. 
J'attend la réponse jusqu'à très tard, mais rien ne se passe.
 
Le sens de peu de mots/ samedi 7 octobre au matin
J'ai du mal à sortir les mots les plus simples aujourd'hui.
C'est une émotion presque infantile et vide, très intense, qui m'est restée d'une lecture ces derniers jours. 
Les mots courants, les expressions banales, les phrases que je serre d'habitude entre les dents ont retrouvé tout leur sens.
Le vocabulaire de l'écrivain est très réduit, le récit plutôt répétitif: ce ne sont pas les mots eux mêmes qui font que son langage me fait cet effet. C'est sa recherche qui est tellement perceptible, et le son de son écriture. Oui, c'est sa voix. Je trouve ce phénomène étrange et extraordinaire. Je me demande si le fait d'apprendre le message n'y est pas pour quelque chose.
Je remarque qu' en écrivant "à tout à l'heure" sur un post-it  ou juste en lisant mes mails il m'arrive d'avoir les larmes aux yeux. 
Par moments, l'apprentissage de cette phrase m'a semblé un travail de deuil, une thérapie de remise à distance, un yoga du sens. 
- Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? Sa aiza no mety ahitako rano?
J'essaie avec un ananas à la main:
-Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? Sa aiza no mety ahitako rano?
 
Les Quatre Chemins/ vendredi 13 octobre
- Salut! ça va Corinne?
- ça va!
A Pantin ont fait quatre bises, c'est la coutume. Je suis devant l'école, il est bientôt 8h30.
- Dis moi, tu ne connais pas par hasard quelqu'un qui serait de Madagascar, ici, dans le quartier?
- Attends ... non, je ne sais pas ... c'est pour ton travail de l'autre jour? Tu n'as pas encore trouvé?
- Non, je tombe sur des personnes originaires de Guadeloupe, de Martinique, mais ce n'est pas du créole. Ils me disent tous que ça pourrait être du malgache. J'ai un ami qui est originaire de Madagascar, mais il est en voyage en Suède pour l'instant.
Corinne pose la question à une jeune femme qui l'accompagne. Elle veut savoir pourquoi je cherche un malgache, pour quoi faire. Je dis que je suis payée pour transmettre un message que je ne comprends pas. Payée par qui? Par une femme, je lui dis. Elle n'est pas convaincue par mon histoire, mais elle décide de m'aider, en tant qu'amie de Corinne. Elle me demande de lui écrire la phrase, me dit qu'elle va la montrer à une personne qu'elle connaît. Je lui dit que j'ai appris à la prononcer, mais que je ne connais pas l'orthographe. 
- Ah! tu peux la dire! Donne moi ton numéro de téléphone alors, si je rencontre cette personne, c'est une ancienne cliente, je lui demanderai de t'appeler.
- Merci. Merci Beaucoup.
En face du boucher, je tombe sur une femme qui habite dans ma rue, avec qui j'échange souvent un bonjour souriant. Je n'ai qu'à ajouter un excusez-moi au bonjour.
- Oui?
- Vous êtes de quelle origine?
- Pourquoi?
- Je me demandais si vous n'étiez pas originaire de Madagascar...
- Pourquoi?
- Parce que je cherche une personne à qui transmettre un message, je pense que c'est du malgache.
- Je travaille avec un malgache. Vous pouvez m'écrire le message?
- J'ai appris à le prononcer, mais pour vous l'écrire il faudrait que je rentre chez moi.
- Envoyez-le moi par sms, je le transmettrait. On verra bien.
Vous vous appelez?
- Barbara.
On échange nos numéros.
- Moi c'est Josette. Vous êtes agent ou quelque chose comme ça ?
- Non, je suis artiste.
- Ah! Je me disais bien que vous étiez artiste! Vous avez l'air un peu comme ça, l'air d'une artiste ...
J'ai attendu jusqu'à six heure moins le quart des nouvelles de Josette, en vain.
Mon fils veut retourner au restaurant de cuisine créole, avec mon compagnon et notre amie Fatiha.
C'est là que tout se joue; la porte du garage est déjà ouverte, mon compagnon rentre avec la chienne qu'il vient de promener, mon fils sort avant moi et grimpe au poteau, je le suis et retrouve Fatiha sur le trottoir. A ce moment là, le voisin sort et se dirige vers sa voiture, garée juste derrière la notre. Je dis pour rigoler, en me tournant vers Fathiha:
- Il n'est pas malgache lui? He! He!
- Vous êtes malgache?
Fatiha n'a pas hésité, elle a demandé sans introduction.
- Oui ... oui!
- Ah! ce n'est pas vrai!
Je suis à deux mètres du dénouement: je m'avance vers la fin de ma recherche: je suis presque déçue, personne va me croire! Devant chez moi! Enfin si, Fatiha pourra témoigner.  
- J'ai un message pour vous! Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? Sa aiza no mety ahitako rano?
Il comprends ... j'ai l'impression qu'il comprends au moins un peu... Il répète les premiers mots ... je suis suspendue à ses lèvres ...
- Maghetaheta aho izany ? répétez s'il vous plaît...
Mais oui, c'est lui, c'est évident! Notre voisin ... je me revois rue de Tourenne, rue de Lappe ...Je reprends le message:
- Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? 
C'est incroyable! Je me sens comme si je retrouvais un compatriote après un exil prolongé. Il reprend mes mots et me renvoie le message, un peu comme si je le lui avait remis dans une enveloppe chiffonnée. Comme si je lui avais livré une pizza tiède et qu'il la repassait 5 minutes au four. Il dit:
- Manghetaheta aho izany ka mba azonao omena rano ve azafady? Sa aiza no mety ahitako rano?
Ca sonne autrement, c'est plus ... c'est mieux, c'est bien.
- Manghetaheta aho, j'ai soif, izany ka mba azonao omena rano ve azafady...
Fatiha a cru entendre les mots "eau minérale"! 
- Non, il sourit, ça signifie j'ai soif, pouvez-vous me donner à boire?
- Rano, c'est l'eau ?
- Oui, c'est ça.
-  J'ai été embauchée pour vous remettre ce message, vous savez? Ah! Je vous ai cherché partout et vous étiez ici, à deux pas de chez moi!
 
 
The Messenger, Paris, 7-13 octobre 2006
Performer: Barbara Manzetti.
 
 
 
 
 

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